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Spomeniks

Spomeniks
Dans les régions montagneuses et accidentées de l'ex-Yougoslavie, les Spomeniks sont omniprésents. Des monuments et des mémoriaux véritablement spécifiques situés sur des lieux stratégiques, des sculptures gigantesques solidement ancrées dans les rochers, d'une beauté stupéfiante, qui relient le souvenir de la Seconde Guerre mondiale à la promesse de l'avenir. Leurs formes géométriques abstraites, qui rappellent des macrophotographies de virus, des coupes de pétales de fleurs, des cristaux, sont le résultat de la rencontre du brutalisme, du symbolisme, de l'esthétique de l'ère spatiale et de l'abstraction. Si autrefois, ils attiraient un grand nombre de visiteurs et se comptaient par milliers, il ne reste aujourd'hui que quelques-unes de ces structures surdimensionnées, disséminées dans les Balkans.
Ces structures modernistes, construites à la fois par l'Etat et les communautés locales dans des matériaux sensés être indestructibles tels que le béton armé, l'acier et le granit, à la limite de la sculpture et de l'architecture ne se contentent pas de commémorer et d'honorer les victimes, elles sont aussi des symboles de réconciliation et de progrès moderne. Aujourd'hui, la plupart de ces espaces de mémoire collective sont des témoins décrépits du passage du temps. Même si l'histoire se répète, ils disent silencieusement, ne laissez pas cela se reproduire.
Mais leur symbolisme s'est perdu dans la traduction au fur et à mesure que le langage visuel a changé, leurs signaux ont été étouffés par une nouvelle vision du monde. Les monuments ont été l'objet d'une fureur aveugle et maintenant d'indifférence. Ce qui reste, c'est de la sculpture pure dans un paysage désolé. Ils s'intègrent parfaitement dans l'esthétique des années 60 et 70, des films Barbarella ou Alien, des robes Paco Rabanne et des lampes à lave.
Et pourtant, chacun d'entre eux est un monument commémoratif des événements les plus atroces de la Guerre contre le Nazisme. Sous le leader yougoslave Tito, le nom Spomenik à la sonorité ronde et métallique, qui signifie mémorial en serbo-croate, est devenu synonyme de monument antifasciste. Un modèle qui a fleuri entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la dissolution de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, divisée en sept républiques. Majestueux et captivants, ils matérialisent les vestiges d’une mémoire collective. D'où le choix d'un langage visuel neutre, presque frivole, qui fait que les Spomeniks ressemblent davantage à des sculptures d'un musée en plein air qu'aux habituels monuments aux morts pleins de pathos militaire et de canons tonitruants érigés à Verdun ou à Stalingrad.
Aujourd’hui, qu'elles soient situées en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, au Monténégro ou encore en Macédoine du nord, en Serbie, ou en Slovénie, ces constructions aux géométries abstraites semblent oubliées et pour la plupart d'entre elles en état de ruine. Heureusement, lorsque des œuvres risquent de sombrer dans l'indifférence ou sont menacées de disparaître progressivement de la mémoire collective, une possible résurrection réside dans l'intérêt grandissant que certains individus peuvent commencer à leur porter comme Spomenik Database ou certains photographes (Jonathan "Jonk" Jimenez - Spomeniks aux éditions Carpet Bombing Culture, Jan Kempenaers - Spomenik aux éditions Roma Publications, Alberto Campi - Spomenik. L’utopie de la mémoire aux éditions La Cité) et historiens (Donald Niebyl - Spomenik Monument Database aux édition Fuel).
On voit alors exploser la beauté puissante des sculptures monumentales et on se surprend à oublier les victimes au nom desquelles elles ont été construites. Les Spomeniks se métamorphosent en figures fantasmagoriques, porteuses d’un message universel et au trop plein idéologique succède le vide. On les découvre également sous une nouvelle image, une image si puissante qu'elle nous engloutit et nous permet d'apprécier leur beauté mélancolique. Mais ce faisant, nous sommes aussi confrontés à une question sociale, savoir si un ancien monument peut un jour fonctionner comme une pure sculpture, une œuvre d'art autonome, détachée de son sens originel.