La richissime famille Rockefeller voulait doter son édifice de Manhattan, le Rockefeller Center, d’une fresque signée par un grand artiste comme Matisse ou Picasso. C’est finalement le mexicain Diego Rivera qui va hériter du contrat.
Il faut préciser que si Diego Rivera avait côtoyé de près les avant-gardes européennes, il ne souhaitait pas en faire partie, développant plutôt un langage figuratif propre qui soutenait les idéaux révolutionnaires et valorisait l’histoire ancienne de son pays. Le premier secrétaire à l’Instruction publique du Mexique, José Vasconcelos, avait lancé un programme culturel à l’origine du mouvement muraliste auquel participa, entre autres, Rivera. Le muralisme mexicain est un mouvement pictural né dans les années 1920 qui se voulait à la fois social, culturel et identitaire. Le choix du support, le mur, en est à la racine, il permettait de rompre d’un coup avec la peinture de chevalet qui était réservée à une élite bourgeoise latino-américaine dont les goûts restaient très européens. Ce mouvement va permettre d’asseoir la notoriété d’une génération d’artistes qui représentaient autrement le prolétariat, les paysans et les traditions, glorifiant la Révolution à travers une idéologie nationale et socialiste que certains historiens jugeront fascisante.
Man at the Crossroads, la fresque commandée à Diego Rivera en 1932 par John Davison Rockefeller et qui devait être installée dans le hall du 30 Rockefeller Plaza, le bâtiment principal du Rockefeller Center de New York, montrait les aspects de la culture sociale et scientifique contemporaine. L’homme d’affaires souhaitait que l’œuvre traduise l’idée d’un "homme à la croisée des chemins qui cherche, dans l’incertitude mais avec espérance et ambition, à emprunter un chemin conduisant à un futur nouveau et meilleur". Diego Rivera, le communiste, avait donc enrichi son œuvre au cours de son élaboration, de thèmes sociaux et politiques (la guerre, une manifestation ouvrière et sa répression policière, la Place Rouge).
Nous sommes le matin du 24 avril 1933 et une désagréable surprise accueille Nelson Rockefeller lorsqu’il lit un article dans The World Telegram avec le titre "Rivera Perpetuates Scenes of Communist Activity for R.C.A. Walls - And Rockefeller Foots Bill". Celui-ci dénonce l'immense fresque murale qu'il a commandée au grand artiste mexicain pour décorer le nouveau Rockefeller Center à New York, comme étant une propagande communiste sensationnelle. Pour aggraver les choses, le 28 avril, Rivera peint la tête de Lénine dans Man at the Crossroads, peut-être encouragé à le faire par la mère de Nelson, Abby, probablement sous la pression des visiteurs communistes du chantier et se rappelant, sans aucun doute, les réactions très positives des médias à propos des 27 panneaux qu’il avait peints à l'invitation de la fondation Ford à Détroit, symbole du rêve américain accompli.
Immédiatement après avoir vu le portrait, Nelson Rockefeller écrit une lettre polie mais ferme à Rivera lui demandant d'enlever le visage du révolutionnaire et de le remplacer par celui de Monsieur tout le monde, mais Rivera refuse, lui répondant qu'il préférait voir toute la fresque détruite plutôt que de la modifier. Ironie du sort, l'immeuble RCA presque terminé, ouvre ses portes à ses nouveaux locataires le 1er mai, le jour de la fête du travail, la grande fête communiste et la foule s'est rassemblée dans le hall pour voir le visage de Lénine dans la fresque inachevée, devenue en un instant célèbre. Nelson subit la pression de son père John D. et des architectess du bâtiment, de vrais capitalistes qui veulent louer le nouveau bâtiment sans qu'une foule désagréable d'artistes et de communistes ne traîne dans ses couloirs. Deux semaines après l'apparition du portrait de Lénine, Hugh Robertson, directeur du Rockefeller Center, entre dans le hall avec douze gardes de sécurité armés et fait descendre Rivera de l'échafaudage où il est occupé avec ses pinceaux. Il lui remet un chèque de 14.000 dollars, salaire intégral pour son travail, lui demande de faire cesser le travail de ses assistants et lui dit de quitter l'immeuble.
Pendant que les gardes escortaient Rivera hors du hall et poussaient ses assistants à déposer leurs outils Lucienne Bloch, l'une des artistes engagées par Rivera pour ce travail, prend discrètement des photos du tableau inachevé, seules traces aujourd’hui de son existence. En effet, tard dans la soirée du samedi 10 février 1934, des ouvriers vont réduire en miettes la fresque, disperser les fragments et les transporter hors du bâtiment dans des barils.
La version officielle des raisons de la destruction de la fresque, est un mélodrame dans lequel Nelson et John D. Rockefeller incarnent des seigneurs capitalistes réactionnaires consternés par l'inclusion de l'artiste du visage d'un communiste enragé dans la peinture murale qu'ils avaient commandée et payée. Mais la véritable cause de cette destruction se trouve ailleurs, ce sont des raisons pratiques qui ont orienté le déroulement de cette histoire.
Les Rockefeller savaient dès le départ qu'il s'agirait d'une fresque communiste et Mme J. D. Jr. était même allée jusqu’à dire, que personne n'accordait d'importance au communisme et que Rivera pouvait inclure un portrait de Lénine.
Les Rockefeller n'étaient pas simplement d’impitoyables exploiteurs capitalistes des travailleurs. En fait, Nelson et sa mère Abby étaient des sympathisants de Rivera depuis plusieurs années. Nelson n’a jamais voulu détruire la fresque, il voulait qu’elle soit retirée et exposée au Musée d'art moderne, mais il s'est avéré que le transfert était tout simplement impossible pour des raisons techniques.
Au Rockefeller Center, la méthode habituelle de réalisation des peintures murales de Rivera n'a pas pu être suivie. La charpente métallique cruciale, spécialement conçue pour laisser un espace entre le mur d'origine et la peinture murale, afin qu’elle puisse être retirée si nécessaire, n’a pas pu être mise en place.
Un problème de plâtre sur le mur en terre cuite, spécificié par les architectes du Rockefeller Center, ne permettait qu'une épaisseur de 1.9 cm pour les cinq couches prévues dans la métode habituelle de Rivera. Ce qui était Insuffisant et ce qui signifiait, que la première couche devait être appliquée directement sur le mur du bâtiment sans aucun espace et donc impossible à retirer si nécessaire.
L'amitié entre les Rockefeller et Rivera et le fait qu’ils avaient clairement approuvé le thème politique de la fresque murale, étaient incompatibles avec sa démolition. La destruction de la fresque, qui était devenue une œuvre d'importance historique avant même son achèvement, était loin d'être motivée par des raisons politiques ou culturelles, mais se résumait simplement au fait qu'il était techniquement impossible de la séparer du mur, le plâtre supportant la fresque de Rivera ne pouvait être enlevé qu'en la détruisant. C’est donc une catastrophe de 1.9 cm, qui a obligé Nelson Rockefeller à détruire le mur.
Diego Rivera réalisera finalement sa fresque sur un mur intérieur du Palais des Beaux-arts de Mexico avec pour titre, Man Controller of the Universe par Diego Rivera (L'homme contrôleur de l'univers ou l'homme à la croisée des chemins). Elle est toujours visible, divisée en trois parties, séparées entre elles par deux grandes loupes inclinées et deux piliers de la coursive du premier étage du Palais.
A l’époque, pour Diego Rivera, Man at the Crossroads est strictement sociale et politique. Si on regarde les productions des dessinateurs de rue d'aujourd'hui, les artistes de l'art urbain ou du street art, qui sont de lointains héritiers des peintres de fresques de la Renaissance ou des muralistes latino-américains, on voit bien qu’elles ne sont plus nourries de ces mêmes certitudes.

